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September 07 En plein sommeilLe manque suscite l’intérêt. Repartons donc vers le sommeil...  « Qu’est-ce donc que dormir ? C’est une manière de penser ; dormir, c’est penser peu, c’est penser le moins possible. Penser, c’est peser ; dormir, c’est ne plus peser les témoignages. C’est prendre comme vrai, sans examen, tout murmure des sens, et tout le murmure du monde. Dormir, c’est accepter ; c’est vouloir bien que les choses soient absurdes, vouloir bien qu’elles naissent et meurent à tout moment ; c’est ne pas trouver étrange que les distances soient supprimées, que le lourd ne pèse plus, que le léger soit lourd, que le monde entier change soudain, comme, dans un décor de théâtre, soudain les forêts, les châteaux forts, les clochers, la montagne, tout s’incline, comme au souffle du vent avant de s’engloutir sous la scène. » Alain, Marchands de Sommeil, « Se réveiller » (repris in Vigiles de l’Esprit, NRF, p. 9)  Le murmure du monde qui peuple le sommeil relève des petites perceptions : « D’ailleurs, on ne dort jamais si profondément qu’on n’ait quelque sentiment faible et confus, et on ne sera jamais éveillé par le plus grand bruit du monde, si on n’avait quelque perception de son commencement qui est petit (...)            Ces petites perceptions sont donc de plus grande efficace qu’on ne pense. Ce sont elles qui forment ce je ne sais quoi, ces goûts, ces images des qualités des sens, claires dans l’assemblage, mais confuses dans les parties, ces impressions que les corps environnants font sur nous, et qui enveloppent l’infini, cette liaison que chaque être a avec le reste de l’univers. » Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, Préface (GF, p. 42)  Le Bois-d’entre-les-Mondes est précisément ce lieu du sommeil où l’on a accès à la multitude des mondes, dont le murmure est si faible que l’on y entend davantage les arbres pousser. « Après avoir observé le bois pendant un certain temps, il remarqua une petite fille allongée sur le dos au pied d’un arbre, à quelques mètres de lui. Elle avait les yeux fermés, ou plus ou moins fermés, comme si elle était entre la veille et le sommeil. » C.S. Lewis, Le Neveu du Magicien, chap. 3 (Folio Junior, 2001, p. 39)  September 02 Sommeil  « En quoi consiste, en effet, le sommeil ? Dormir, c’est suspendre l’activité psychique et physique. Mais à l’être abstrait, planant dans l’air, manque une condition essentielle de cette suspension : le lieu. L’appel du sommeil se fait dans l’acte de se coucher. Se coucher, c’est précisément borner l’existence au lieu, à la position.            Le lieu n’est pas un « quelque part » indifférent, mais une base, une condition. (...) En nous couchant, en nous blotissant dans un coin pour dormir, nous nous abandonnons à un lieu – il devient notre refuge en tant que base. Toute notre œuvre d’être ne consiste alors qu’à reposer. Dormir, c’est comme entrer en contact avec les protectrices vertus du lieu, chercher le sommeil, c’est chercher ce contact par une espèce de tâtonnement. » Emmanuel Levinas, De l’existence à l’existant (Vrin, 1993, p. 119-120) August 31 En force « (...) il y a une communauté des arts, un problème commun. En art, et en peinture comme en musique, il ne s’agit pas de reproduire ou d’inventer des formes, mais de capter des forces. C’est même par là qu’aucun art n’est figuratif. La célèbre formule de Klee « non pas rendre le visible, mais rendre visible » ne signifie pas autre chose. »   « (...) C’est ainsi que la musique doit rendre sonores des forces insonores, et la peinture, visibles, des forces invisibles. Parfois ce sont les mêmes : le Temps, qui est insonore et invisible, comment peindre ou faire entendre le temps ? Et des forces élémentaires comme la pression, l’inertie, la pesanteur, l’attraction, la gravitation, la germination ? »   « Parfois au contraire, la force insensible de tel art semble plutôt faire partie des « données » de tel autre art : par exemple le son, ou même le cri, comment les peindre ? (Et inversement faire entendre des couleurs ?) » Gilles Deleuze, Francis Bacon : Logique de la sensation (Éditions de la différence, 1996, p. 39)
  Au jeu des déformations, passons d’un Bacon à l’autre : « L’entendement humain se gonfle et ne sait pas s’arrêter ni trouver le repos : il aspire à aller plus avant ; mais en vain. Ainsi, ne peut-on concevoir que le monde ait un terme ou une borne : toujours, comme par nécessité, s’offre l’idée qu’il y a quelque chose au-delà . » Francis Bacon, Novum Organum, I, 49 (PUF, Épiméthée, trad. fr. de M. Malherbe et J.-M. Pousseur, 1986, p. 114)  August 24 Une journée en brumes et ors  Le matin est une brume que la journée va peu à peu repousser, à la lumière des choix et des circonstances. « Au petit jour, lorsqu’il t’en coûte de t’éveiller, aie cette pensée à ta disposition : c’est pour faire Å“uvre d’homme que je m’éveille. » Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, V, § 1 (GF, trad. fr. de M. Meunier, p. 71)    Quand au soir la journée est accomplie, vient le temps de la gratitude. Elle illumine ce que l’on y a dessiné, pour mieux se le rappeler au lendemain et reprendre son Å“uvre d’homme. « Le vieux oublieux du bien passé est dans l’état de quelqu’un qui est né aujourd’hui. » Épicure, Sentences vaticanes, 19 (in Lettres et maximes, PUF, Épiméthée, trad. fr. de M. Conche, p. 253)  July 18 Le fleuve et le saumon
 « Le monde se montrait en rond, à plat, autour de l’Arbre, dans son entier, avec ses terres et ses mers et ses quatre saisons. Et Viviane le voyait dans sa totalité et dans chacun de ses détails. (...) Et plantes, bêtes, humains, géants, invisibles, volant, nageant, rampant, gluants, courant, sautant, grouillaient du même mouvement incessant, désordonné, chaque être n’étant qu’une moitié qui cherchait sa moitié, trouvait une autre moitié qui n’était pas la sienne, essayait de s’unir, ne faisait que s’accoupler, se séparait, recommençait, tandis que naissaient partout, sans arrêt, d’autres moitiés qui, dès qu’elles pouvaient bouger, commençaient à chercher leur moitié...            – Mais pourquoi ? demanda Viviane. Pourquoi Dieu a-t-il séparé les moitiés du monde ?            – Lui seul le sait ! dit Merlin. Adam Premier était au commencement, mais il était aussi une fin, puisqu’il était complet... Peut-être cela n’était-il pas bon. Il contenait toute la vie, mais la vie en lui ne bougeait pas. Il était pour elle une prison. Dieu l’a coupé en deux pour que la vie s’évade et se mette à couler. Adam plus Eve sont devenus source. Tu as vu grouiller la vie dans le monde présent, regarde-la couler à travers le temps...            Et Viviane vit Adam homme et Eve femme couchés côte à côte sur la terre nue. Ils se tenaient par la main, et de la poitrine ouverte d’Adam et du sexe ouvert d’Eve coulait une source qui devenait ruisseau puis fleuve. À mesure que passaient les milliers et les millions d’années, le fleuve s’élargissait, devenait plus profond, plus puissant, emplissait les océans, submergeait les continents, et continuait de couler, lent, puissant, inexorable, formidable. Chacune de ses gouttes était un être vivant qui, homme ou insecte, s’accouplait et engendrait d’autres êtres vivants qui n’avaient d’autre mission, d’autre devoir, d’autre raison d’être, que d’engendrer d’autres vivants chargés de la même mission.            – Où va ce fleuve ? murmura Viviane. Va-t-il quelque part ?            – Regarde-le bien : au contraire des fleuves non vivants il ne coule pas vers le bas : il monte...            Et Viviane vit que le fleuve était déjà plus haut que les terres et les océans, plus haut que les montagnes. Elle regarda le ciel, demanda :            – Là -haut ?...            – Là -haut il y a d’autres mondes, aussi nombreux que les gouttes du fleuve...            – Et Dieu ?            – Dieu ?... La vie mettra peut-être l’éternité pour le rejoindre... » R. Barjavel, L’Enchanteur (Folio, 1987, 1991, p. 350-351)   Barjavel nous offre une belle vision fluviale du mythe d’Aristophane, où les (semi-)êtres sont emportés par le flux aveugle de la vie. Mais comment apprendre à être un homme accompli, et pas seulement une hémisphère humaine ? Peut-on ne pas se noyer dans ces eaux, pour parvenir à y nager en toute liberté ?  On peut s’inspirer du saumon, capable de remonter le courant, en un vif trait d’union entre la source et l’océan. Le saumon de sagesse des légendes celtiques sait ainsi retrouver l’origine, sans perdre son but de vue. Être un homme, c’est notamment savoir garder la mémoire fertile pour mieux aimer.  Et cette pensée de la source ne peut qu’intéresser une pensée de racine.  Voilà pourquoi le Bois d’entre les Mondes s’anime de fructueux échanges avec le saumon du fleuve, qui parfois se métamorphose en papillon lorsqu’il chante son amour à sa moitié, belle-trouvée : la Framboise et le Citron est un blog qui respire à plein cÅ“ur leur union.  July 16 Un temps de chien« Cave canem » : attention au chien, ou plutôt à la Petite Chienne, puisque c’est la signification littérale des alertes à la canicule actuelle.  Canicula [= petite chienne] désigne l’Étoile du Chien, c’est-à -dire Sirius, de la constellation d’Orion (ou du Grand Chien).  Elle donne alors son nom à la période où elle se lève en même temps que le soleil, de la fin juillet à la fin août. Vivre sous la chaleur de deux étoiles, ce rêve évaporé de Coupe du Monde nous est offert par Canicule... ;-)  Pour échapper à l’ardeur suffocante de ces aboiements caniculaires, on se glisse dans des songes de fraîcheur, où le feu devient rosée.   À votre santé !  June 30 Loire aérienne « [La Loire] reflétait tout le ciel, plus transparente que le ciel, plus aérienne que lui. Elle prenait toute la lumière et elle la muait en une chose inconnue, plus limpide, plus précieuse encore que la lumière. » (M. Genevoix, Rémi des Rauches, cité in J. & C.-J. Launay, Poètes de la Loire. Anthologie, éd. de la Table Ronde, 2001, p. 220-221)   Lorsque la Loire devient « plus aérienne » que le ciel en se parant de sa haute lumière pour l’unir à ses eaux calmes, elle fait de la ville une mince passerelle.   La branche sombre de la rive se déploie en altitude, vers laquelle s’élance l’oiseau marin, quittant les frondaisons des nuages.   Simple appel du regard, la terre reflue à l’horizon qui s’étire entre les berges liquides du ciel et du fleuve.   Le vieux pont n’a plus que sa symétrie pour se suspendre dans les airs. Il se tient lui-même, se recroqueville sur son reflet, tremblant de chuter dans le néant.   Sans prévenir, la Loire remplace parfois ainsi au matin ses eaux par le ciel, et joue un tour métaphysique à ses riverains : elle leur enseigne le vertige de la colombe platonicienne, qui s’imaginait, nous rappelle Kant, pouvoir aller plus vite et plus haut en l’absence de l’air — oubliant que c’était précisément cet air porteur qui lui permettait de voler. Sa mise en garde est nette : que deviendraient les ligériens si elle ne les soutenait plus ?   Le fleuve est une promesse de salut.  June 29 Vivature ligérienne « Il ne faudrait jamais regarder couler la Loire, c’est une chose fatale ; après on ne sait plus faire que ça, et le reste est sans importance. Elle dépose son sable dans vos veines, et grippe volonté, ambition, orgueil, tous les moteurs d’une virile agitation. » Alix de Saint-André, L’ange et le réservoir de liquide à freins, Prologue (Folio policier, 1994, 1998, p. 11)   Â
« Dans le pays, la plupart de ceux qui commandent sont des gars venus d’ailleurs ; mais déjà leurs enfants sont en danger : s’ils ne les éloignent pas rapidement des rives il n’y aura plus grand-chose à en tirer ; ils auront le rêve dans le sang, et rien ne pourra les distraire du lent flux du grand fleuve. » (ibid.)   « La Loire ne sert à rien ; elle met un point d’honneur à se rendre plus inutile que le moindre petit canal. Ignorant la violence, elle oppose à ceux qui veulent l’utiliser à des fins industrieuses la force inépuisable de son inertie. Ayant vaincu les vieilles gabarres, elle n’accepte sur ses eaux que de petits bateaux de plaisance ou des barques de pêcheurs ; sur ses rives, les plus farouches de nos Rois n’ont pu construire que des châteaux de plaisir, pour aimer boire et chanter. » (ibid.)   « (...) Le derrière sur un banc, le dos contre le mur de leurs petites maisons de tendre tuffeau blanc, sans fin, les yeux plissés par la lumière dans un sourire permanent, ils regardent la Loire qui regarde le ciel, et ils en causent, du ciel et de la Loire, de la Loire et du ciel, benoîtement persuadés, quoi qu’il arrive, que Dieu les aime d’un amour doux et acidulé comme une fillette de vin rosé. » (ibid., p. 12)   « Le ciel qui coule dans la Loire est la seule passion qu’on leur connaisse, avec ses deux versants, la météorologie et la théologie (...). » (ibid.)   « Énervez-vous, engueulez-les, ils souriront, vous tendront une chaise pour amener votre nez à hauteur de l’horizon devant le spectacle du grand fleuve, vous offriront un verre de leur vigne, vous poseront quantité de questions, vous écouteront en hochant la tête, les mains sur les genoux, et à la fin, de toute façon, vous plaindront avec une sincère compassion de vivre comme vous le faites, de votre « vivature » comme ils disent, puisque le français est leur seul patois. » (ibid., p. 14)   « Et si jamais vous en tombez d’accord, ce ne sera ni à cause de leurs arguments, ni à cause de leur vin, ni à cause de leur sourire, mais simplement parce qu’ils vous auront amené à regarder couler la Loire un peu trop longtemps. Quand vous vous en rendrez compte, il sera trop tard, vous aurez attrapé le virus du fleuve, vous serez déjà devenu l’un d’entre nous, et c’est bien là le seul mal qu’on puisse vous souhaiter. » (ibid.)   Est-il alors surprenant qu’un Ent s’apprête à emménager dans un lieu nommé les Reflets de Loire ?...   « L’œil véritable de la terre, c’est l’eau. Dans nos yeux, c’est l’eau qui rêve. » G. Bachelard, L’Eau et les Rêves. Essai sur l’imagination de la matière, chap. Ier, § 5 (Librairie José Corti, Le Livre de Poche, p. 42)  June 28 Rêveries de rivière Peu de livres m’ont donné à sentir la beauté simple de la rivière comme Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame.  « [M. Taupe] n’imaginait pas de bonheur plus complet que celui d’errer comme cela à l’aventure quand tout à coup il s’arrêta devant une rivière. Il n’avait de sa vie jamais vu de rivière – espèce de gros animal luisant et sinueux toujours en fuite (...) » K. Grahame, Le Vent dans les saules, chap. I (éd. Phébus, 2006, trad. fr. de G. Joulié, p. 23) Â
  « (...) et quand, enfin, las, il s’assit sur la berge, la rivière continua de lui susurrer les plus belles histoires du monde, venues des entrailles mêmes de la terre et qu’elle irait ensuite répéter à la mer insatiable. » (ibid.)  Et, dès qu’une image parle, Bachelard n’est pas très loin pour la faire vivre et la penser.  « La plus belle des demeures serait pour moi au creux d’un vallon, au bord d’une eau vive, dans l’ombre courte des saules et des osières (...). Mon plaisir est encore d’accompagner le ruisseau, de marcher le long des berges, dans le bon sens, dans le sens de l’eau qui coule, de l’eau qui mène la vie ailleurs, au village voisin. Mon « ailleurs » ne va pas plus loin. J’avais presque trente ans quand j’ai vu l’Océan pour la première fois. Aussi, dans ce livre, je parlerai mal de la mer. » G. Bachelard, L’Eau et les Rêves. Essai sur l’imagination de la matière, Introduction, § 5 (Librairie José Corti, Le Livre de Poche, p. 15)  Ainsi y a-t-il un « bon sens » pour longer la rivière, donc pour suivre le cours des « plus belles histoires », de la terre à la mer. N’est pas un saumon qui veut...  « En rêvant près de la rivière, j’ai voué mon imagination à l’eau, à l’eau verte et claire, à l’eau qui verdit les prés. Je ne puis m’asseoir près d’un ruisseau sans tomber dans une rêverie profonde, sans revoir mon bonheur... Il n’est pas nécessaire que ce soit le ruisseau de chez nous, l’eau de chez nous. L’eau anonyme sait tous mes secrets. » (ibid.)  Cette rêverie de la rivière est « un univers en émanation, un souffle odorant qui sort des choses par l’intermédiaire d’un rêveur » (ibid., p. 14-15).  En suivant les berges, je retrouve l’Entalluve dans la Forêt de Fangorn :  « [Pippin] escalada une grosse racine d’arbre qui plongeait tortueusement dans la rivière, et, se penchant, il prit de l’eau dans ses mains réunies en forme de coupe. Elle était claire et froide, et il en avala de nombreuses gorgées. Merry le suivit. L’eau les rafraîchit et sembla leur réjouir le cœur ; ils restèrent un moment assis ensemble au bord de la rivière, à agiter dans le courant leurs pieds et leurs jambes endoloris, tout en scrutant du regard les arbres qui se dressaient silencieux autour d’eux en rangs innombrables et s’évanouissaient en toutes directions dans la grisaille du demi-jour. » J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, III, 4 (éd. du Centenaire, p. 499)   À propos de rêveries — et pour poursuivre les liens vers d’autres sites —, parmi les nombreuses forêts virtuelles sur la Toile, j’aime particulièrement la tonalité de la Clairière de Taur-Linrant et de son Chancours :-)
 June 22 Figure dans le bois« (...) on aurait presque dit la silhouette d’un vieillard tordu qui se tenait là , clignant des paupières dans la lumière matinale. » J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des anneaux, III, 4 (éd. du Centenaire, p. 501) Â
 Ce portrait est un clin d’œil amical de la part de Cédric Fockeu, qui cumule les mandats de webmestre de JRRVF et de Pixelnumerique.com, consacrés respectivement à Tolkien et à la photographie.
 Une seule mise en garde : il faut prévoir plusieurs années pour parcourir ces deux sites impressionnants... Je suis loin d’en avoir fait le tour, et pourtant j’y ai « déjà fait de nombreuses centaines de pas » (ibid., p. 517).  May 27 Vers la lumièreLe Bois d’entre les Mondes est un reflet parmi d’autres.  Le château du Clos-Lucé, où Léonard de Vinci passa la fin de sa vie, à Amboise, offre depuis quelques années un parcours thématique dans son parc.  Bien qu’un peu voilée ce jour-là , la lumière était suffisante pour apprécier les jeux aériens des toiles légères entre les arbres.     « Le principe de la lumière est l’opposé de la matière pesante qui n’a pas encore trouvé son unité. (...) [La lumière] est la première idéalité, la première identité dans la nature. Avec la lumière, la nature commence pour la première fois à devenir subjective. » Hegel, Esthétique, IIIème partie, IIIème section, chap. I, 1, b (Le Livre de Poche, trad. fr. de Ch. Bénard, revue par B. Timmermans & P. Zaccaria, vol. 2, p. 225)  Cette alliance de la toile et du feuillage, de l’art et de la nature, est riche de sens. Elle figure à merveille l’intermédiaire de l’image, entre incarnation et transcendance.    « Vedi lei sotto la fronda nova sedere in su la sua radice (...) » (« Tu la vois sous les feuilles nouvelles, assise sur la racine ») Dante, La Divine Comédie, Le Purgatoire, Chant XXXII, v. 86-87 (GF, trad. fr. de J. Risset, p. 297)              « (...) à la lisière de la forêt, le dessous des branches avait commencé à refléter une lueur dansante (...). Une sorte de procession s’approchait de nous, et la lumière qui avait attiré mon attention émanait des personnes qui la composaient.            (...) Au milieu [d’elles] il y avait des musiciens et, derrière ceux-ci, une dame en l’honneur de qui le cortège s’était déployé.            (...) Si elle était vêtue, l’impression qu’elle était nue venait probablement de la clarté que son esprit répandait à travers ses vêtements. Car dans ce pays, les vêtements ne sont pas un déguisement. Le corps spirituel qu’ils recouvrent remplit de sa vie les moindres fils du tissu et en fait des organes vivants. Une robe, une couronne sont des traits de celui ou celle qui les porte, tout comme ses lèvres ou ses yeux. » C.S. Lewis, Le Grand Divorce entre le Ciel et la Terre, (éd. Raphaël, 1998, trad. fr. de G. Teyssonnière de Gramont, J. des Gouttes et D. Ducatel, p. 117-118)  L’entre-monde est une forme de purgatoire, où le regard doit (ré)apprendre à discerner correctement ombre et lumière pour mieux les unir. La beauté relève des deux, le corps et l’esprit y prennent chair, mais il s’agit de ne pas se tromper de source.             « Aucune substance ne saurait se concevoir sans la lumière et l’ombre. Lumière et ombre sont issues de la lumière. » Léonard de Vinci, Carnets [C.A. 90 r.b] (Tel Gallimard, trad. fr. de L. Servicen, vol. I, p. 242)  May 20 EspéranceEn écho au précédent billet, un ami cher m’a rappelé (entre autres) ces belles paroles :  (7) Pour un arbre, il y a une espérance : Si on le coupe, il repousse, Ses rejetons ne manqueront pas; (8) Si sa racine vieillit dans la terre, Si son tronc meurt dans la poussière, (9) Il refleurit à l’approche de l’eau, Il produit des rameaux comme une jeune plante. (10) Mais l’homme meurt et il perd sa force ; L’être humain expire ; où est-il alors ?                        Job xiv, 7-10   Même creux et squelettique, l'arbre est appelé à reverdir. May 13 Îlot de lumière           Selon Tolkien, le poète de Beowulf songeait « (...) à la vaste terre, cernée par la garsecg, la mer sans rivages, sous l’inaccessible toit du ciel, et sur laquelle, comme dans un petit cercle de lumière entourant leurs palais, des hommes ayant pour seule armure leur courage s’avançaient vers la bataille contre le monde hostile et les fils des ténèbres, et qui s’achève pour tous, rois et héros compris, dans la défaite.            (...) La pensée sous-jacente est si implacable et si inéluctable que ceux qui, dans le cercle de lumière au sein du palais assiégé, absorbés par le travail ou la conversation, ne regardent pas vers les remparts, soit l’ignorent, soit reculent. La Mort vient au banquet et ils disent qu’Elle divague, qu’Elle n’a aucun sens des proportions. » Tolkien, Beowulf : les monstres et les critiques (in Les monstres et les critiques et autres essais, Christian Bourgois Éditeur, 2006, p. 30-31)             « Aux heures graves, une lampe rustique accentue, par sa simplicité, le drame naturel de la vie et de la mort. Dans une sombre veillée, alors que peut-être son bon serviteur est mort, le héros du songe qu’est le personnage central du roman de Bosco : Malicroix, trouve un secours moral dans la lampe :            « Car j’avais besoin de secours et, je ne sais pourquoi, j’en cherchai dans le feu de cette petite lampe. Elle m’éclairait pauvrement, n’étant qu’une lampe banale qui, mal mouchée, par moments brasillait et menaçait de s’éteindre. Pourtant elle était là et elle vivait. Même aux moments que faiblissait sa mince flamme, elle gardait une clarté religieusement calme. C’était un être doux et amical, qui me communiquait, dans ma détresse, l’onde modeste de sa vie de lampe. Car son globe de verre, seulement un peu d’huile l’alimentait. Huile onctueuse qui montait à la lampe, et la flamme la dissolvait dans sa lumière. Mais la lumière, où allait-elle ? »            Oui, la lumière d’un regard, où va-t-elle quand la mort met son doigt froid sur les yeux d’un mourant ? » Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, chap. V, § 3 (PUF Quadrige, p. 96)   May 07 Couper un livreCertains livres se méritent — et il ne faudrait pas systématiser, car si le livre a sa dignité, tous ne l’ont pas.  Parmi les livres qui réclament des efforts à leurs lecteurs, se trouvent ceux qui ajoutent à une exigence intellectuelle bien normale un préalable matériel : il s’agit des livres à couper.  Les différents cahiers imprimés composant l’exemplaire n’ont pas subi les trois coups de massicot, qui annoncent classiquement la parution des livres sur le théâtre de l’édition. Les pliures demeurent, rendant en partie inaccessibles certaines pages.  Le mérite du lecteur est d’abord social, car il lui faut assumer la prise en main très particulière que nécessite la consultation du livre en librairie. Dès l’achat, on tourne l’exemplaire en différents sens, on tente de soulever, d’entrebailler la porte des cahiers pliés afin d’apercevoir la table des matières, la suite d’une page lue, etc., soigneusement tapies dans les replis de l’ouvrage. Se repère ainsi très vite, parmi les clients, ce curieux voyeurisme qui se penche et se contorsionne pour regarder sous les jupes des pages...  Cette première indiscrétion va se poursuivre, une fois chez soi, par une attitude résolument guerrière : on aborde le livre, une lame à la main. L’activité paisible de la lecture n’est rendue possible que par le tranchant du fer.  Cet assaut ne sera pas brutal pour autant. À la différence des jolis emballages déchirés par l’impatience des enfants, le livre à couper est un cadeau qu’on ouvre peu à peu.  Il est une forêt à découvrir, où le lecteur doit tracer son propre chemin en taillant dans les broussailles.  Encore faut-il avoir bien aiguisé son couteau. En ce dimanche matin, j’ai découpé un livre, à l’image de ce qui attend le poulet en train de rôtir doucement au four : deux plaisirs de nourriture, à partir d’une même pierre à aiguiser. Une fois la découpe achevée, il restera des miettes de livre, qui paradoxalement précèdent le festin.  Mais le plaisir ne se réduit pas à l’anticipation de la lecture. Le geste de la main pour glisser la lame entre les pages retrouve aisément son rythme, qui rappelle les précédents ouvrages. Le léger crissement du papier coupé, l’alternance des pages à couper en haut ou sur la tranche, le doigt qui passe sur le fil de la lame pour la débarrasser des peluches de papier : tout concourt à une nostalgie des techniques anciennes. On devient, à sa façon, un artisan, avec l’impression de participer à son tour à la fabrication du livre.  Ce travail impose sa durée, qui est aussi sa récompense. On apprécie peut-être plus un livre dont on a pris soin, que ces exemplaires à la grosse reliure de colle, qui risquent à chaque instant de claquer entre les mains si on les ouvre un peu trop. Assemblés à la va-vite, les produits de l’industrie du livre collé — indépendamment de leur contenu — se démembrent facilement.  Le livre à couper n’est pas sans danger non plus. La répétition des gestes finit par créer une semi-rêverie, où seul le contact du papier maintient une vague conscience du risque que la lame dérape et entame une page. On serait mortifié d’avoir défiguré le livre dès sa naissance.  Il faut lutter contre l’inattention des gestes, devenus habituels, mais aussi contre les tentations du regard. Cette « ouverture du livre » est une forme singulière d’apertio libri, qui se pratique au pied de la lettre. Le regard, à l’attention variable, picore au passage quelques extraits. C’est pourtant au geste manuel de rester aux commandes, le temps de l’œil viendra plus tard. Mais l’indiscipline du regard s’offre un avant-goût de lecture, et vole quelques fruits sur la route. Ces petites pilleries auront une saveur particulière lors de la lecture cursive.  Je n’ai pas pu m’empêcher ce matin de chaparder ce texte :            « L’ange gardien de nos lectures, si grand, si expéditif économiseur de notre temps. Celui qui, devant un compte rendu enthousiaste, un titre qu’on nous vante, un livre qu’on hésite à acheter, nous souffle à l’oreille, gentiment, décisivement, toujours obéi : « Non. Pas celui-là  ! Laisse. Celui-là n’est pas de ton ressort. Celui-là n’est pas pour toi ». » Julien Gracq, Carnets du grand chemin (éd. José Corti, p. 253)  Mon ange gardien n’a rien dit hier, lorsque j’ai pris ces Carnets à couper. Peut-être même a-t-il souri.  May 01 Le méchant Petit Chaperon rougeVoici un autre conte, dans la même veine que le précédent... On avait vu que le Petit Poucet n’avait pas lu Descartes ; on apprend désormais que le Petit Chaperon rouge n’aime pas Aristote.   Il était une fois une jolie petite fille, habillée d’un chaperon rouge. Ce n’était pas par coquetterie qu’elle portait un tel vêtement, mais bien par nature — au point d’en recevoir le nom : le rouge de la honte, qui aurait dû lui envahir le visage, était remplacé par cette cape de la même couleur, sorte de voile apparent. En effet, le Petit Chaperon rouge aurait dû rougir de sa méchanceté.  Petite fille désobéissante, elle n’écouta pas sa mère qui lui interdit de parler aux personnes qu’elle rencontrerait sur le chemin de la maison de sa Mère-grand en allant lui porter une galette et un petit pot de beurre. À peine croisa-t-elle le Loup qu’elle discuta avec lui, allant jusqu’à révéler l’adresse de sa Mère-grand. La désobéissance pourrait passer ici pour de la simple naïveté, voire de la malchance. Or, une rencontre qui « tombe mal » s’appelle précisément mé-chéante : le Petit Chaperon rouge porte non seulement le rouge au front, mais également la guigne (qui est, comme chacun sait, une petite cerise de la même couleur).  Loin de prendre le plus court chemin, elle s’attarde, flâne et s’amuse, laissant tout le temps nécessaire au Loup pour dévorer la Mère-grand.  Elle arrive enfin, frappe à la porte, se présente et s’entend répondre cette formule magique, sorte de sésame rural : « Tire la chevillette, et la bobinette cherra ». Si le Petit Chaperon rouge n’est pas sage, elle a du moins du vocabulaire et connaît sa conjugaison du verbe « choir ». Ce n’est pas étonnant, puisqu’elle est méchante, c’est-à -dire « mal chue ».  Une fois la chevillette tirée et la bobinette chue, le Petit Chaperon rouge s’avance près du lit de sa Mère-grand. Dans ce lit se trouve le Loup, qui a revêtu bonnet et chemise de nuit de l’aïeule. La petite fille doit avoir son chaperon en partie sur les yeux, car elle ne le reconnaît pas (elle n’a pas dû non plus rendre très souvent visite à sa Mère-grand pour commettre une telle confusion dont elle aurait dû rougir).  Mais elle est, en outre, vraiment impolie : sitôt arrivée, elle commence à détailler toutes les monstruosités physiques de sa Mère-grand. Sans respect pour les personnes âgées, elle en énumère les énormes difformités : « Que tu as de grands bras, de grandes jambes, de grandes oreilles, de grands yeux, de grandes dents ! » Là où toute Mère-grand eût légitimement perdu patience, le Loup, très aristotélicien, justifie à chaque fois l’organe par sa fonction (c’est-à -dire sa cause finale) : « C’est pour mieux t’embrasser, pour mieux (te) courir (après), t’entendre, te voir, te manger ». Et de le lui apprendre, en réalisant la parole par l’acte mà |